Sans terre

Sans terre. Alençon, Orne. Je voulais parler du territoire depuis ça: je ne possède aucun mètre carré même pas symboliquement. Chaque appartement est la mémoire d’une fuite. Je m’en souviens chaque mois en payant le loyer. Je suis de nulle part. La Geste des luttes écologiques de Suzanne Husky résonne fort avec ça.

Si je fais famille avec des vivants pas seulement humains, c’est par là. Ma familiarité se construit dans l’expérience partagée d’espaces de vie réduits, menacés et déplacés par le droit à décider de notre sort qu’ont des petits et des grands propriétaires fonciers; droit qui s’exerce bien avant la naissance tant il est évident qu’être sans terre s’hérite, comme la propriété. Quoiqu’à différents degrés d’insoutenabilité, nous –les sans terre et les cabillauds, avons en commun de ne pas avoir le choix de nos conditions de vie. Mais qui produit les sans-terre ? Je tenais à cette mémoire: la traversée éprouvante de l’héritage esclavagiste du Havre que signe Olivier Marboeuf.

Il y a ce qu’on sait reconnaître depuis les grandes villes : les fermes-carte postale déjouée par Ferruél et Guédon passant la parole à la notaire. Et ce qu’on ne voit pas. Mélissa Mérinos rend visible les plages de Normandie faites frontières militarisées. Il y a urgence. Qui jouit de pouvoir contempler ses racines, et comment font les autres?

Il y a les mots d’amour de Léa Rivière. Territoire point d’interrogation, comme dans passer à la question. Je m’y blesse. J’entre avec cette crasse toujours-encore enkystées dans mes poings. J’aimerai bien être de quelque part, d’un lieu, d’un groupe, d’une histoire. Ici, il y a le bocage où Jeanne Favret Saada avait été prise par « Les mots, la mort, les sorts ». Écho Sonia Martin Mateus.

En comité éditorial : Virginie Bobin, Clémentine Dupré et moi ; juste arrivées en Normandie. On a demandé à Pauline Furlon de nous présenter. Qui est déjà là ? artistes ou pas mais qui habitent ensemble ce que d’autres pensent périphérique. Être hors-champs au quotidien. Se sentir comme un cric gainé de cuir (que Lucille Jallot a mis dans les mains de Mathilde Belouali).
Nous voici, bien armées pour poursuivre nos traversées par les milieux.

Ce texte a été écrit pour l’édito d’Insert#3 (septembre 2024). Il n’a pas été publié.
Depuis, grâce à l’aide d’une personne qui m’a prêté de l’argent, je suis devenue propriétaire d’une petite maison en pleine campagne.