{"id":5007,"date":"2021-11-03T21:04:52","date_gmt":"2021-11-03T20:04:52","guid":{"rendered":"http:\/\/helenegugenheim.com\/?p=5007"},"modified":"2021-12-09T23:04:49","modified_gmt":"2021-12-09T22:04:49","slug":"linfracassable-noyeau-de-nuit-soi-disant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/helenegugenheim.com\/?p=5007","title":{"rendered":"L\u2019infracassable noyau de nuit* (soi-disant)"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Depuis quelques ann\u00e9es je ne baise plus tellement. J&rsquo;ai plus envie. Le sexe est devenu chiant. C\u2019est que la sexualit\u00e9 a perdu de sa superbe depuis que j\u2019ai  regard\u00e9 dedans.  <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On a cru que la sexualit\u00e9 \u00ab&nbsp;lib\u00e9r\u00e9e&nbsp;\u00bb c\u2019\u00e9tait la libert\u00e9. On, c\u2019est la classe moyenne, en Europe, en France d\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9cris. Mais telle qu\u2019elle nous a \u00e9t\u00e9 transmise, la sexualit\u00e9 reste un outil d\u2019oppression. Pas un territoire.  <\/p>\n\n\n\n<p>La sexualit\u00e9 a \u00e9t\u00e9, est toujours, prodigieusement instrumentalis\u00e9e pour soumettre les corps. Quand je dis corps je pense au corps en entier, avec son cerveau \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Je pense en particulier aux corps f\u00e9minins et aux corps r\u00e9calcitrants \u00e0 la norme&nbsp;: lesbiens gays bis trans queers intersexes et asexuels, mais aussi quoique beaucoup moins brutalement, aux corps d\u2019hommes blancs cis h\u00e9t\u00e9ros. Je serais curieuse de savoir dans quelle mesure l\u2019oppression par la sexualisation \u00e0 outrance a augment\u00e9 en proportion de l\u2019acc\u00e8s des classes moyennes aux \u00e9tudes sup\u00e9rieures. L\u2019outil d\u2019oppression a chang\u00e9 de forme mais pas de fonction. C\u2019\u00e9tait un couperet, c\u2019est devenu une nasse, un filet qui s\u2019est referm\u00e9 sur nous.  <\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est que la\nsoci\u00e9t\u00e9 capitaliste a besoin de ma\u00eetriser les corps parce qu\u2019ils\nsont la ressource premi\u00e8re qui produit de la force de travail et qui\nassurent sa reproduction ; et aussi parce que ce sont les corps qui\nconsomment les produits du travail. Travailler-consommer c\u2019est le\nm\u00eame mouvement. On produit des corps anthropophages et ce qui reste\nsert \u00e0 l\u2019accumulation de capital. Or l\u2019un des instruments\ncapables de convaincre les corps d\u2019avoir \u00ab&nbsp;naturellement&nbsp;\u00bb\nenvie de travailler-consommer, c\u2019est l\u2019hyper sexualisation. \n<\/p>\n\n\n\n<p>On peut, peut-\u00eatre,\nsch\u00e9matiser les usages de la sexualit\u00e9 comme \u00e7a : un premier usage\nqui serait celui de la reproduction de l\u2019esp\u00e8ce&nbsp;; un second\nqui servirait la reproduction toujours mais \u00e0 des fins\nd\u2019accumulation de patrimoine pour un clan ; un troisi\u00e8me qui\nserait celui du d\u00e9sir o\u00f9 le consommateur identifi\u00e9 \u00e0 l\u2019objet\nconsomm\u00e9 est toujours frustr\u00e9, soit la nasse dans laquelle nous\nsommes coinc\u00e9es&nbsp;; et j\u2019esp\u00e8re, un quatri\u00e8me usage qui\nserait celui du plaisir. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la r\u00e9alit\u00e9 de\nl\u2019exp\u00e9rience, ces usages coexistent parfois mais il me semble que,\nselon les \u00e9poques, tous n\u2019ont pas la m\u00eame puissance. Par exemple,\nla reproduction de l\u2019esp\u00e8ce humaine, en situation de crise\n\u00e9cologique, para\u00eet devoir \u00eatre moins pr\u00e9gnante, pour ne pas dire\nanachronique. Je ne sens pas le besoin imp\u00e9rieux de me reproduire,\ncomme pour manger, chier ou dormir.  \n<\/p>\n\n\n\n<p>Michel Foucault d\u00e9crit, dans <em>La volont\u00e9 de savoir<\/em>, qu\u2019au XIXe si\u00e8cle en Occident, sous couvert d\u2019interdits dict\u00e9s par la morale ou la m\u00e9decine, le discours sur le sexe prend tellement d\u2019importance qu\u2019il redessine les corps, toujours scrut\u00e9s, puisque toujours susceptibles de sexualit\u00e9 toujours jug\u00e9e d\u00e9viante. On cr\u00e9e ainsi des corps de femmes, de personnes racis\u00e9es et d\u2019enfants hypersexualis\u00e9s par des regards d\u2019adultes cis h\u00e9t\u00e9ros blancs qui projettent \u2013 y compris sur les enfants donc, leur sexualit\u00e9 d\u2019adulte.  <\/p>\n\n\n\n<p>Nous continuons\nd\u2019h\u00e9riter de \u00e7a. \n<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019enfance, je\ngarde des souvenirs de bains de mer, sable et rochers chauds,\npeluches, corps, frottements divers. Le monde \u00e9tait alors\ng\u00e9n\u00e9reusement pourvoyeur de plaisirs sexuels sans qu\u2019il y ait de\nlimite entre sensualit\u00e9 et sexualit\u00e9, ni de fronti\u00e8re bien nette\ndans les interactions possibles entre mon corps et le reste du monde.\nD\u00e9finir quelques garde-corps \u00e9tait n\u00e9cessaire mais, mon entr\u00e9e\ndans la sexualit\u00e9 dite adulte \u2013 et cela supposait de\nl\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 \u2013 a r\u00e9duit \u00e0 peau de chagrin ce qui \u00e9tait\nvaste. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, je l\u2019ai ardemment souhait\u00e9e. Parce que l\u2019entr\u00e9e dans cette sexualit\u00e9 promettait d\u2019ouvrir une autre dimension de l\u2019existence, plus intense et que j\u2019identifiais \u00e0 la vraie vie qui devait commencer. Il y avait l\u00e0 quelque chose qui se donnait comme radical, on entrait en sexualit\u00e9 et on ne revenait plus jamais en arri\u00e8re. On n&rsquo;\u00e9tait plus jamais vierge. On l\u2019avait fait.  <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enjeu\nidentitaire \u2013 devenir cette personne cool et d\u00e9sirable qui l\u2019avait\nfait qui le faisait \u2013 a pes\u00e9 assez lourd pour que je ne\nm\u2019aper\u00e7oive pas avant longtemps que c\u2019\u00e9tait une r\u00e9duction\ndrastique du champ du plaisir.  Je ne m\u2019en suis pas aper\u00e7ue aussi\nparce que le mot \u00ab&nbsp;sexualit\u00e9&nbsp;\u00bb n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9\npour d\u00e9crire mes plaisirs enfantins. On m\u2019a appris que la\nsexualit\u00e9 c\u2019\u00e9tait papa dans maman et que de cela je devais avoir\nenvie \u2013 mais pas maintenant \u2013 mais pas comme \u00e7a \u2013 mais sans que \u00e7a\nse voit \u2013 mais que \u00e7a se voit un peu quand m\u00eame et c\u00e6tera.  \n<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mon entourage\nproche, je n\u2019ai pas subi ces descendants des directeurices de\nconscience et autres sp\u00e9cialistes <em>es<\/em> culpabilit\u00e9 dont parle\nMichel Foucault, peut-\u00eatre parce qu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019homme\nparmi mes proches et que j\u2019ai grandi dans une classe moyenne encore\nbien coll\u00e9e au populaire. On \u00e9tait moins surveill\u00e9es que les\npetites bourgeoises. Mais j\u2019ai h\u00e9rit\u00e9 quand m\u00eame de ce discours\n\u00e0 travers la culture, qu\u2019elle soit mainstream ou distingu\u00e9e. De\nce point de vue, je suis le produit typique de ma classe car, si\nj\u2019\u00e9tais et suis rest\u00e9e peu sensible \u00e0 la culpabilisation, en\nrevanche, j\u2019ai bien h\u00e9rit\u00e9 du d\u00e9sir de devenir quelqu\u2019un, que\nma place dans le monde soit l\u00e9gitim\u00e9e, d\u2019\u00eatre d\u00e9sirable. Comme\nsi \u00eatre l\u00e0, respirer, \u00e7a ne suffisait pas. Et en effet, en milieu\ncapitaliste, \u00e7a ne suffit pas. Il faut travailler. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre que les directeurices de conscience \u00e9voqu\u00e9es plus haut esp\u00e9raient r\u00e9\u00e9largir leur propre carte sexuelle aux dimensions de l\u2019enfance perdue lorsqu\u2019ils et elles officiaient bien abrit\u00e9es derri\u00e8re leur bien-pensance, le \u00ab&nbsp;normal&nbsp;\u00bb de l\u2019\u00e9poque. Pourtant, ces adultes ne pouvaient pas ne pas savoir que parler de sexe c\u2019est d\u00e9j\u00e0 faire du sexe. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on n&rsquo;a pas envie de parler de sexe avec ses parents \u2013 pr\u00e9cisons au passage que parler de reproduction sexuelle ce n\u2019est pas parler de sexe mais de biologie, tandis que parler d\u2019agression sexuelle c\u2019est parler d\u2019agression.  <\/p>\n\n\n\n<p>Et justement, imposer une conversation sexuelle \u00e0 des personnes que l\u2019on domine par l\u2019\u00e2ge et\/ou le statut social, c\u2019est une agression. On parle de gens qui jouissent, que ce soit dans leur cerveau leur culotte ou les deux, de leur pouvoir d\u2019imposer \u00e0 l\u2019autre leur propre vision du monde&nbsp;: leur \u00e9rotisme confit dans des dynamiques de pouvoir.  <\/p>\n\n\n\n<p><strong>L&rsquo;interdit sexuel s&rsquo;est transform\u00e9 en injonction, les deux faces de la m\u00eame m\u00e9daille au caca <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, je ne crache\npas dans la soupe et quand je pense aux personnes, aux femmes, et en\nparticulier aux lesbiennes, qui ont men\u00e9 ce qu\u2019on a appel\u00e9 la\n\u00ab&nbsp;r\u00e9volution sexuelle&nbsp;\u00bb je ressens de la gratitude. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait faire un\ngros doigt \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 des ann\u00e9es 60 et \u00e9videmment que nos\nparents et grands-parents ont eu besoin de se d\u00e9barrasser du regard\ninsistant de la famille, de l\u2019\u00e9tat, du cur\u00e9 sur leurs culs. Et\ntant mieux pour nous qui avons depuis \u2013 pour les plus privil\u00e9gi\u00e9es\nd\u2019entre nous \u2013 un peu plus de facilit\u00e9 \u00e0 s\u2019entre-sucer les unes\nles uns les autres. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant l\u2019oppression par la sexualit\u00e9 est toujours l\u00e0, parce que si on a chang\u00e9 de m\u0153urs, on n&rsquo;a pas chang\u00e9 de mod\u00e8le \u00e9conomique : le capitalisme a toujours besoin de reproduire la force de travail et pour cela l\u2019instrumentalisation de la sexualit\u00e9 reste efficace. Il faudrait toujours pouvoir se rappeler que ce n\u2019est pas la sexualit\u00e9 qui est vis\u00e9e mais le pouvoir qu\u2019elle donne sur les corps.  <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019imagine (enfin j\u2019esp\u00e8re) qu\u2019aujourd\u2019hui on a moins besoin de nous faire nous reproduire&nbsp;; m\u00eame si on ne sait pas comment financer les retraites. Je ne sais pas si devoir baiser sous contrat de mariage est toujours aussi important pour les familles bourgeoises. En revanche, je suis certaine qu\u2019il reste crucial pour la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste que nous consommions plus, d\u2019o\u00f9 la pr\u00e9valence de cette expression stupide : \u00ab&nbsp;pouvoir d\u2019achat&nbsp;\u00bb.  <\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant, en France, et j\u2019imagine dans tout le monde post-industrialis\u00e9, plut\u00f4t que de nous interdire telle ou telle pratique depuis l\u2019ext\u00e9rieur, on a un petit juge int\u00e9rieur sadique qui nous r\u00e9p\u00e8te que nous n\u2019en faisons pas assez, que nous ne sommes pas \u00e0 la hauteur. La pression sociale n\u2019est plus exerc\u00e9e par les notables de la Cit\u00e9 depuis l\u2019ext\u00e9rieur, elle s\u2019est m\u00e9tamorphos\u00e9e en algorithmes directement int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 nos cerveaux. On est douch\u00e9es par un flux continu de possibilit\u00e9s, d\u2019applications, de nouveaut\u00e9s, d\u2019opportunit\u00e9s. On fait ce qu\u2019on peut pour les saisir mais quoi qu\u2019on tente on ne jouit pas assez, pas assez souvent, pas assez fort, pas comme il faut, pas avec les bonnes personnes, pas dans les bonnes positions\u00a0; chacun, chacune, on n&rsquo;est pas assez, pas assez d\u00e9sir\u00e9e, pas assez d\u00e9sirable et c\u2019est notre faute, notre responsabilit\u00e9 toujours individuelle.  <\/p>\n\n\n\n<p>Alors&nbsp;? Alors on consomme pour s\u2019am\u00e9liorer : plus d\u2019applications, d\u2019\u00e9pilations, de sex-toys, de colorations, de paillettes, de clubs, d\u2019alcools, de putes, de restaurants, de salles de sport, de v\u00eatements, de vins naturels, de tatouages, de n\u2019importe quoi pour augmenter notre taux de d\u00e9sirabilit\u00e9 sur le march\u00e9 de la baise. Pour toute une partie  de la soci\u00e9t\u00e9 \u2013 qu\u2019on va dire progressiste bien que le mot soit probl\u00e9matique \u2013 l\u2019interdit sexuel s\u2019est transform\u00e9 en injonction, les deux faces de la m\u00eame m\u00e9daille au caca.   <\/p>\n\n\n\n<p>Il\nne s\u2019agit pas\nuniquement \u2013 et\npeut-\u00eatre m\u00eame pas du tout \u2013 de\nd\u00e9sir sexuel (quelque\nsavamment\ninterdit\/entretenu\nqu\u2019il\nsoit),\nc\u2019est\nplut\u00f4t\nune\nquestion de\nvalidation.\nLe\nd\u00e9sir, c\u2019est\nle d\u00e9sir dans le regard que les autres posent sur nous. Pas\nle d\u00e9sir sexuel que\nces autres pourraient avoir \u00e0\nnotre endroit\nmais\nle d\u00e9sir d\u2019\u00eatre nous. Ce\nn\u2019est pas une question de sexualit\u00e9 mais\nplut\u00f4t\nde\nfragilit\u00e9\n: est-ce que mon existence vaut le coup&nbsp;? Est-ce que je suis\nreconnue comme une personne qui compte&nbsp;? Est-ce que je suis\ndigne d\u2019amour (que je confonds avec l\u2019envie et l\u2019admiration)&nbsp;?\n Est-ce\nque je vaux plus ou moins que le voisin&nbsp;? \n\n<\/p>\n\n\n\n<p> On a appris qu\u2019une des voies pour obtenir la reconnaissance, c\u2019est la sexualit\u00e9. On a appris aux corps identifi\u00e9s comme f\u00e9minins \u00e0 d\u00e9sirer \u00eatre pris et aux corps identifi\u00e9s comme masculins \u00e0 d\u00e9sirer prendre. La r\u00e9partition genr\u00e9e binaire est probl\u00e9matique, le principe de base l\u2019est encore plus. Il faudrait prendre ou se faire prendre pour se sentir valable comme \u00eatre humain&nbsp;? A minima, \u00eatre tenue par cette tension, ce d\u00e9sir, en permanence&nbsp;?   <\/p>\n\n\n\n<p>\nTant qu\u2019on est pr\u00e9occup\u00e9 de\n\u00e7a, on est comme des chiens qui courent apr\u00e8s leur queue, on ne se\ndemande pas ce qui nous rendrait heureuses et heureux. Et en cela\nnous h\u00e9ritons peut-\u00eatre aussi de ce que Michel Foucault pointait\nencore dans <em>La volont\u00e9 de savoir&nbsp;<\/em>: qu\u2019au XIXe si\u00e8cle\nla sexualit\u00e9 \u00e9tait devenue le lieu d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019identit\u00e9\n(qui devait \u00eatre \u00ab&nbsp;avou\u00e9e&nbsp;\u00bb par la religion puis la\npsychanalyse).<\/p>\n\n\n\n<p>En tant que groupe\nhumain on p\u00e8che au sens premier du mot&nbsp;: on manque la cible. La\n\u00ab&nbsp;lib\u00e9ration sexuelle&nbsp;\u00bb a certes permis d\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s\nse d\u00e9barrasser d\u2019interdits cr\u00e9tins mais elle l\u2019a fait en\ncontinuant \u00e0 croire l\u2019histoire\nde la sexualisation \u00e0 outrance. Ce\nqui fait qu\u2019on s\u2019est coinc\u00e9 dans\nle champ sexuel, coinc\u00e9es\ndans un interminable\ntour de man\u00e8ge pour\nattraper la queue d\u2019un Mickey imaginaire. C\u2019\u00e9tait\nfun au d\u00e9but et puis c\u2019est devenu triste et on\na un peu mal au c\u0153ur. \n<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La sexualisation avale en quelque sorte toutes les autres modalit\u00e9s d\u2019\u00eatre au monde<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019interdits\nen\ninjonctions, la\nsexualit\u00e9 reste\nun domaine fortement contraint. Et\npourtant,\ncontrairement aux mythes\nsociaux dont on est abreuv\u00e9es,\nil me semble que c\u2019est\nun domaine o\u00f9 rien\nn\u2019est d\u00e9finitif mais\nplut\u00f4t toujours\nsouple mall\u00e9able fluide\nchangeant. Par exemple,\nil y a mille et une\npremi\u00e8res fois possibles, s\u00e9rieusement personne n\u2019est vierge.\nC\u2019est l\u2019opprobre\nsociale qui menace d\u2019\u00eatre d\u00e9finitive et cela n\u2019a rien \u00e0 voir\navec le champ de l\u2019exp\u00e9rience sexuelle en elle-m\u00eame. \n<\/p>\n\n\n\n<p>La sexualit\u00e9 pourrait \u00eatre comme un bac \u00e0 sable, l\u2019endroit o\u00f9 faire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un premier pas de c\u00f4t\u00e9 par rapport aux injonctions sociales, o\u00f9 essayer d\u2019aller vers ce qui nous rend nous personnellement heureuses et heureux, et si \u00e7a se trouve c\u2019est plut\u00f4t de faire du macram\u00e9 ou de passer tous ses dimanches en r\u00eaveries \u00e9rotiques sans jamais passer \u00e0 l\u2019acte ou bien s\u2019envoyer tout le quartier (consentant) peu importe. L\u2019essentiel c\u2019est de constater que rien ne s\u2019\u00e9croule si on s\u2019\u00e9carte des chemins trac\u00e9s&nbsp;; et r\u00e9pliquer cette attitude \u00e0 l\u2019ensemble des champs de notre vie.  <\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce qui nous rend vraiment heureux heureuses&nbsp;? Qu\u2019est-ce qui nous procure du plaisir, plut\u00f4t que de l\u2019excitation ?  Et des fois c\u2019est de p\u00e9n\u00e9trer un rayon de soleil (est-ce que c\u2019est une pratique sexuelle&nbsp;?).   <\/p>\n\n\n\n<p>Ceci dit je\ncomprends qu\u2019on soit rest\u00e9es coll\u00e9es au champ sexuel. Parce que\ncette cohorte d\u00e9lirante d\u2019interdits d\u00e9taill\u00e9s avec une\ngloutonnerie qui ne dit pas son nom et qui a accompagn\u00e9 la\nsurveillance de la fonction sexuelle, a aliment\u00e9 et fait grossir une\n\u00e9norme puissance de d\u00e9sir. Puissance qui me semble totalement\nd\u00e9connect\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience sexuelle, m\u00eame dans\nses versions les plus affriolantes, car elles ne sont hautement\nexcitantes qu\u2019en tant qu\u2019elles ne sont pas v\u00e9cues. Apr\u00e8s, il y\na des corps, de la fragilit\u00e9, des rat\u00e9s. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Nos histoires nos romans nos films transmettent encore et toujours ces d\u00e9sirs grossis par la frustration de milles propositions sexuelles, toujours affleurantes, toujours sur le point de d\u00e9border le r\u00e9el, mais toujours emp\u00each\u00e9es&nbsp;; soit qu\u2019on n\u2019y ait concr\u00e8tement pas acc\u00e8s, soit que la r\u00e9alisation soit entrav\u00e9e de culpabilit\u00e9 ou simplement d\u00e9cevante. Aussi ce qu\u2019on a lib\u00e9r\u00e9 \u00e0 la \u00ab&nbsp;lib\u00e9ration sexuelle&nbsp;\u00bb c\u2019est d\u2019abord une \u00e9norme puissance d\u00e9sirante. Or le d\u00e9sir, c\u2019est l\u2019un des principaux ressorts du capitalisme.  <\/p>\n\n\n\n<p>On se retrouve donc dans une situation o\u00f9 la sexualisation avale en quelque sorte toutes les autres modalit\u00e9s d\u2019\u00eatre au monde. Nos fantasmes ont gonfl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 former un continent qui est une ombre projet\u00e9e sur nos perceptions du r\u00e9el. Cette usine \u00e0 fantasmes nous la confondons avec le territoire de notre libert\u00e9. Ce n\u2019est pas qu\u2019individuellement nous \u00e9chouons au festival du cul, c\u2019est que les plaisirs promis, toujours remis, rel\u00e8vent de la r\u00e9clame publicitaire. Ils n\u2019existent pas. La vie sexuelle \u00e0 paillettes a autant de r\u00e9alit\u00e9 que le personnage de Vico, roi de la pomme de terre, que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s d\u00e9\u00e7ue de ne pouvoir rencontrer quand, vers cinq ou six ans, quelqu\u2019un m\u2019avait expliqu\u00e9 que ce que je regardais \u00e9tait une publicit\u00e9 et que ce rigolo monsieur patate n\u2019existait pas.  <\/p>\n\n\n\n<p>Je me demande si on n&rsquo;est pas en train de noyer le poisson sous les paillettes.  <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Vivre\nsexuellement libre est la derni\u00e8re \u00e9tape pour vivre compl\u00e8tement\nlibre.&nbsp;\u00bb, j\u2019ai\npiqu\u00e9\ncette\nphrase sur un compte\nInstagram connu. La\nc\u00e9l\u00e9brit\u00e9 en moins, je\nsuis certaine d\u2019avoir prononc\u00e9\nce genre de sentence\nen mon temps. Je\nl\u2019ai not\u00e9e parce qu\u2019elle r\u00e9sume bien l\u2019ampleur du malentendu.\n\n<\/p>\n\n\n\n<p> D\u00e9j\u00e0 parce que nous ne serons jamais compl\u00e8tement libres. Nous les \u00eatres humains sommes et resterons soumis aux n\u00e9cessit\u00e9s de l\u2019existence&nbsp;: boire, manger, dormir, avoir un toit sur la t\u00eate, pouvoir se chauffer quand il fait froid, se soigner quand on est malade. La contrainte revient tous les jours, quoi qu\u2019on fasse, qu\u2019on baise ou pas. La relative distance qu\u2019on peut mettre entre soi et la n\u00e9cessit\u00e9 tient quand m\u00eame beaucoup plus \u00e0 l\u2019argent et au r\u00e9gime politique qu\u2019au sexe.  <\/p>\n\n\n\n<p> Ensuite ce genre de formule tend \u00e0 r\u00e9duire la sexualit\u00e9 \u00e0 une affaire de d\u00e9veloppement personnel, et donc \u00e0 nous isoler les unes les uns des autres. Je pense qu\u2019il serait plus pertinent d\u2019affirmer qu\u2019on a plus ou moins envie de se relier \u2013 y compris mais pas uniquement par de la sexualit\u00e9 \u2013 \u00e0 d\u2019autres que nous-m\u00eame, pour cr\u00e9er des espaces o\u00f9 appara\u00eetre en tant que sujet porteur d\u2019autres mondes possibles. Dans cette perspective la sexualit\u00e9 n\u2019est s\u00fbrement pas l\u2019ultime \u00e9tape. Mais la premi\u00e8re peut-\u00eatre.  <\/p>\n\n\n\n<p> <strong>Je n\u2019ai plus besoin de me faire prendre pour savoir que j\u2019ai de la valeur<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>A ce stade, je vais pr\u00e9ciser que je viens du f\u00e9minisme pro-sexe. Je suis persuad\u00e9e qu\u2019il y a une r\u00e9sistance sociale \u00e0 tenir qui peut commencer par le champ sexuel. Ce qui ne sonne pas tout \u00e0 fait pareil que \u00ab&nbsp;r\u00e9volution sexuelle&nbsp;\u00bb, qui semble vouloir nous faire faire les JO du cul.  <\/p>\n\n\n\n<p>Pour cette r\u00e9sistance, le sexe pourrait \u00eatre un domaine important parce qu\u2019il se trouve que c\u2019est un des endroits o\u00f9 l\u2019on peut le mieux voir les enjeux de pouvoir \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est pourquoi je pense le plus grand bien du BDSM, dont il me semble par ailleurs que la transgression r\u00e9side exclusivement dans l\u2019\u00e9nonciation claire qui y est faite des jeux de pouvoir et non dans ses pratiques. Lorsque j\u2019ai exerc\u00e9 ponctuellement le travail du sexe c\u2019\u00e9tait en tant que Domina. J\u2019ai aussi v\u00e9cu des ann\u00e9es de relations h\u00e9t\u00e9rosexuelles vanille tout ce qu\u2019il y a de norm\u00e9. Aujourd\u2019hui, je n\u2019ai plus de d\u00e9sir sexuel ou, pour \u00eatre plus pr\u00e9cise, je ne ressens plus cette urgence sexuelle du d\u00e9sir. Et je devine que c\u2019est parce que je n\u2019ai plus besoin de me faire prendre pour savoir que j\u2019ai de la valeur. Quant \u00e0 prendre les autres, je sais performer l\u2019excitation contre r\u00e9mun\u00e9ration.  <\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est d\u2019ailleurs\nl\u2019un des savoir-faire essentiels des travailleuses du sexe. Moins\nessentiel que la capacit\u00e9 \u00e0 comprendre l\u2019autre mais quand m\u00eame.\nEntre autres comp\u00e9tences, les travailleuses du sexe sont des\nsp\u00e9cialistes du d\u00e9sir sexuel. On ne nous interroge pas assez. Sinon\non pourrait expliquer que, la plupart du temps, ce d\u00e9sir c\u2019est\nd\u2019abord une question d\u2019accessoires, une langue si\nextraordinairement pauvre qu\u2019elle \u00e9voque plut\u00f4t un ensemble de\nr\u00e9flexes conditionn\u00e9s : rouge \u00e0 l\u00e8vres, talons, d\u00e9collet\u00e9. Et\nc\u2019est d\u2019ailleurs parce que c\u2019est \u00e9videmment un r\u00e9flexe\nconditionn\u00e9 form\u00e9 par l\u2019ensemble d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, qu\u2019on ne\nnous interroge pas. Pourtant on en aurait \u00e0 dire sur ce qui pousse\nsur le corps capitaliste et qui me fait penser que la marge sexuelle\nn\u2019est peut \u00eatre pas celle qu\u2019on croit.  \n<\/p>\n\n\n\n<p>Les travailleuses du sexe sont l\u2019envers de la sexualisation \u00e0 outrance des corps, celles qui tirent un avantage \u00e9conomique de cette situation. Avantage qui se paye tr\u00e8s cher en r\u00e9probation sociale, maltraitances administratives diverses et donc en pr\u00e9carit\u00e9. L\u2019ins\u00e9curit\u00e9 de cette profession est orchestr\u00e9e par l\u2019\u00c9tat. Ce qui permet de nous utiliser comme \u00e9pouvantail sexy &#8211; aucune transgression donc nous sommes en effet un rouage utile, dans une multitude de fictions destin\u00e9es \u00e0 dresser les jeunes filles \u00e0 ne pas s\u00e9rieusement employer le seul \u00ab&nbsp;pouvoir&nbsp;\u00bb avec lequel elle sont gav\u00e9es comme des oies&nbsp;: le pouvoir de s\u00e9duction. Un sous-pouvoir. Comme le pouvoir d\u2019achat. Comparons-les, pour rire un peu, au pouvoir \u00e9conomique ou de police.   <\/p>\n\n\n\n<p> Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 parler BDSM autour de moi, la plupart des gens m\u2019objectait qu\u2019ils auraient bien trop peur de ne pas pouvoir retrouver une sexualit\u00e9 normale. Comme si apr\u00e8s avoir pris deux ou trois coups de martinet on basculait pour toujours de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir. Mais il n\u2019y a pas d\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir, avec ou sans martinet, on ajoute une exp\u00e9rience de la vie \u00e0 une autre et les jours continuent inexorablement de succ\u00e9der aux jours en attendant la mort.   <\/p>\n\n\n\n<p> La r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience quotidienne est beaucoup plus prosa\u00efque que le fantasme. Prenons exemple&nbsp;dans un autre champ&nbsp;; parmi les masterpieces de la hype auxquelles je n\u2019ai pas eu acc\u00e8s, il y a eu la s\u00e9rie Twin Peaks qui passait sur une cha\u00eene payante. J\u2019en ai donc entendu parler, \u00e7a avait l\u2019air sulfureux, difficile \u00e0 suivre et j\u2019imaginais une sorte de nectar r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 une caste de semi-Dieux de l\u2019Olympe seuls capables de l\u2019appr\u00e9cier. Un peu comme le BDSM. Et puis j\u2019ai vu Twin Peaks. C\u2019est une chouette s\u00e9rie, mais ce n\u2019\u00e9tait donc que \u00e7a. Le sexe &#8211; m\u00eame kinky &#8211; c\u2019est pareil, une exp\u00e9rience plus ou moins chouette.    <\/p>\n\n\n\n<p>Mais plut\u00f4t qu\u2019avec nos exp\u00e9riences, nous cheminons avec une hypertrophie de d\u00e9sirs que nous d\u00e9signons improprement comme sexuels. N\u2019est-il pas \u00e9trange que le mot d\u00e9sir renvoie imm\u00e9diatement au sexuel alors qu\u2019il existe une infinit\u00e9 d\u2019autres d\u00e9sirs&nbsp;: finir ce bon livre, profiter du soleil, manger du chocolat,  danser, c\u00e2liner le chat, etc. N\u2019est-il pas \u00e9trange que \u00ab&nbsp;d\u00e9sirant&nbsp;\u00bb soit un quasi-synonyme de \u00ab&nbsp;vivant&nbsp;\u00bb, alors qu\u2019on peut vivre sans d\u00e9sirer, mais pas sans dormir. N\u2019est-il pas d\u2019autant plus int\u00e9ressant que ce glissement de langage intervient alors que nous avons plac\u00e9 la vie au sommet de l\u2019\u00e9chelle des valeurs&nbsp;? \u00e7a n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 le cas, dans l\u2019antiquit\u00e9 je crois bien que c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t la libert\u00e9.    <\/p>\n\n\n\n<p>Mais, m\u00eame alors, je mets ma main \u00e0 couper que ce que les humains autoris\u00e9s recherchaient en faisant publiquement exercice de leur libert\u00e9, c\u2019\u00e9tait la reconnaissance sociale, la validation. Et aujourd\u2019hui qu\u2019on s\u2019est d\u00e9sign\u00e9 la sexualit\u00e9 comme un horizon valable de reconnaissance, ce n\u2019est pas tant le sexe que l\u2019on d\u00e9sire mais toujours la reconnaissance sociale : l\u2019avantage symbolique qu\u2019il y a \u00e0 pouvoir se rem\u00e9morer, t\u00e9moigner, raconter, et ainsi \u00e9prouver le d\u00e9sir, l\u2019admiration, l\u2019envie dans le regard des autres. <\/p>\n\n\n\n<p> <strong>Ce que serait une sexualit\u00e9 qui ne soit ni l\u2019endroit d\u2019une validation personnelle, ni l\u2019expression d\u2019un jeu de pouvoir, une sexualit\u00e9 qui \u00e9chappe au capitalisme <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p> On s\u2019en fout du sexe. Mais ce dont on ne se fout pas c\u2019est cet \u00e9norme d\u00e9sir&nbsp;prodigieusement gonfl\u00e9, toujours d\u00e9gonfl\u00e9, et qui irrigue en permanence toute la soci\u00e9t\u00e9, d\u00e9sir qui reste bien inconfortable dans son grand manteau de frustration et de culpabilit\u00e9 qui a simplement \u00e9t\u00e9 retourn\u00e9 sur sa doublure. <\/p>\n\n\n\n<p> En terme de r\u00e9ussite, la sexualit\u00e9 semble plus facile \u00e0 obtenir que la richesse. Pourtant, comme la richesse, elle nous glisse \u00e9ternellement entre les mains. Pour la richesse, c\u2019est l\u2019\u00e9cart entre les classes sociales qui se maintient. Pour ce qui serait l\u2019\u00e9panouissement sexuel, ce me semble \u00eatre un leurre. La sexualit\u00e9, plut\u00f4t qu\u2019un podium \u00e0 gravir, ressemble \u00e0 un champ plastique, essentiellement exp\u00e9rimental, et c\u2019est pourquoi ce n\u2019est pas l\u2019accumulation qui compte, ni les hauts faits, mais la finesse d\u2019attention qu\u2019on porte \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience. L\u2019activit\u00e9 sexuelle est tr\u00e8s souvent en \u00e9chec parce qu\u2019on y cherche l\u2019intensit\u00e9 de sensations d\u2019un grand huit de f\u00eate foraine, on cherche \u00e0 \u00eatre rassur\u00e9es par cette intensit\u00e9 m\u00eame, et ainsi on rate le plaisir qui arrive par des signaux faibles.   <\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est qu\u2019on a \u00e9t\u00e9 biberonn\u00e9es au paradigme de l\u2019\u00e9jaculation, du shoot. Quelque chose de tr\u00e8s rapide\u00a0:  une d\u00e9charge de plaisir imm\u00e9diat dont la mont\u00e9e est aussi brutale que la descente. \u00c7a va trop vite pour le cerveau humain mais c\u2019est parfait pour cr\u00e9er un cycle de frustration. Ce mod\u00e8le n\u2019est pas r\u00e9serv\u00e9 au porno, mettez la main dans un paquet de chips pour voir. Regardez le Jackpot des machines \u00e0 sous, le bouquet final des feux d\u2019artifices, l\u2019effet que produit un MacDo\u00a0: on a besoin de se faire p\u00e9ter le bide pour se sentir rassasi\u00e9es et on a faim une heure apr\u00e8s. Autant d\u2019exp\u00e9riences et m\u00eame de go\u00fbts qui ne laissent aucune place, ni \u00e0 la nuance, ni au temps, et qui n\u2019offrent pas grand-chose en mati\u00e8re de souvenir corporel, si ce n\u2019est peut-\u00eatre une vague naus\u00e9e.  <\/p>\n\n\n\n<p>Ce mod\u00e8le ne laisse\naucune chance au plaisir. Il faudrait ne pas avoir peur du vide, de\nl\u2019ennui, de perdre son \u00e9rection, de passer \u00e0 autre chose. Il\nfaudrait avoir le temps de penser. On est tellement anxieux de d\u00e9sir\nqu\u2019on manque l\u2019arriv\u00e9e du plaisir. Au mieux, on \u00e9prouve du\nsoulagement. Et il est de courte dur\u00e9e.  \n<\/p>\n\n\n\n<p>Le rythme du shoot est visuellement satisfaisant, et c\u2019est parfait pour du marketing. Mais dans l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te, le shoot, comme l\u2019\u00e9jaculation, ne s\u2019accompagne pas n\u00e9cessairement de plaisir. L\u2019orgasme c\u2019est d\u2019abord une contraction musculaire, le soulagement d\u2019une tension. On l\u2019attend magique, le plus souvent c\u2019est sympa, possiblement laborieux si on n&rsquo;a pas de vibro sous la main.  <\/p>\n\n\n\n<p>On ne vient pas au monde en sachant parler. La plupart des enfants mettent 3 ans avant de formuler des phrases&nbsp;et beaucoup d\u2019adultes gardent des usages plut\u00f4t limit\u00e9s de leur langue, et pour finir on meurt sans avoir fait le tour du langage. C\u2019est pareil pour le sport, la musique, les math\u00e9matiques et sans doute pour toutes les activit\u00e9s humaines. Il n\u2019y a pas de Graal \u00e0 trouver en mati\u00e8re de sexualit\u00e9.  Et s\u2019il y en avait un, il ne serait s\u00fbrement pas vant\u00e9 par l\u2019industrie capitaliste, et il ne pourrait pas \u00eatre transmis par les r\u00e9seaux sociaux&nbsp;; pas \u00e0 cause de la censure, mais \u00e0 cause de leur format, de cette forme de gestion de l\u2019attention faite pour l\u2019action, le coup d\u2019\u00e9clat, mais qui rend inaudible l\u2019activit\u00e9 de la pens\u00e9e.  Et d\u2019ailleurs si vous \u00eates arriv\u00e9es jusque l\u00e0\u2026  je suis impressionn\u00e9e&nbsp;!  <\/p>\n\n\n\n<p>\nLe discours sur le sexe est toujours un discours de pouvoir et ce\ntexte ne fait pas exception. \n<\/p>\n\n\n\n<p> Je veux changer la narration bien s\u00fbr. Je veux modifier ce que signifie le mot sexualit\u00e9. Rien de moins.  <\/p>\n\n\n\n<p> Je me demande ce que serait une sexualit\u00e9 qui ne soit ni l\u2019endroit d\u2019une validation personnelle, ni l\u2019expression d\u2019un jeu de pouvoir. Une sexualit\u00e9 qui \u00e9chappe au capitalisme. Je voudrais qu\u2019on parvienne \u00e0 situer la sexualit\u00e9 sur le m\u00eame plan que toutes les autres activit\u00e9s des \u00eatres humains, \u00e0 d\u00e9couvrir la part de l\u2019activit\u00e9 sexuelle qui sait nous accueillir parmi le monde, plut\u00f4t que de nous y placer en concurrence comme si on \u00e9tait des t\u00e9l\u00e9phones portables en homepage d\u2019Amazon (choisis-moi&nbsp;! choisis-moi!)<\/p>\n\n\n\n<p> Si c\u2019est sexy comme une bouteille de coca, c\u2019est que la transgression n\u2019existe pas. Pour qu\u2019il y ait transgression il faut qu\u2019il y ait arrachement. C\u2019est effrayant de ne plus pouvoir se pelotonner dans la conformit\u00e9 sociale, de se retrouver isol\u00e9e \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du nid (et ce m\u00eame si \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur c\u2019\u00e9tait ultraviolent). C\u2019est douloureux pour l\u2019individu isol\u00e9 et, ou plut\u00f4t parce que, c\u2019est dangereux pour le grand corps capitaliste. Ce corps qui \u00e9chappe \u00e0 la roulette du d\u00e9sir et de la frustration pourrait donner \u00e0 d\u2019autres&#8230; des id\u00e9es. J\u2019ai mis du temps \u00e0 regarder en face mon absence de d\u00e9sir, \u00e7a  me faisait peur. C\u2019\u00e9tait plus facile de me dire que \u00e7a reviendrait avec un autre partenaire, mais c\u2019est plus profond que \u00e7a.  <\/p>\n\n\n\n<p> A moins d\u2019\u00eatre grassement pay\u00e9e pour le faire, je n\u2019ai plus envie de faire gonfler un d\u00e9sir pr\u00e9tendument sexuel sur un besoin de validation. Cela nous pousse \u00e0 consommer n\u2019importe quoi, or ce n\u2019importe quoi est produit quelque part o\u00f9 cela entra\u00eene probablement des souffrances humaines et animales, de la pollution, une r\u00e9duction de la biodiversit\u00e9. Cela nous pousse aussi \u00e0 nous consommer les uns les unes les autres. Il ne servirait \u00e0 rien de nier que nous sommes aussi des produits, mais nous ne sommes pas seulement cela. <\/p>\n\n\n\n<p> A bient\u00f4t pour remodeler le champ lexical de la sexualit\u00e9.  <\/p>\n\n\n\n<p>\n*L\u2019expression est d\u2019Andr\u00e9 Breton.  \n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis quelques ann\u00e9es je ne baise plus tellement. J&rsquo;ai plus envie. Le sexe est devenu chiant. C\u2019est que la sexualit\u00e9 a perdu de sa superbe depuis que j\u2019ai regard\u00e9 dedans. On a cru que la sexualit\u00e9 \u00ab&nbsp;lib\u00e9r\u00e9e&nbsp;\u00bb c\u2019\u00e9tait la libert\u00e9. On, c\u2019est la classe moyenne, en Europe, en France d\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9cris. 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